« Connais-toi toi-même. » On a tous lu ou entendu ces mots à un moment ou un autre de sa vie. Avec les nombreux changements que connaît le marché du travail et la diversité des professions et des métiers qui existent, la connaissance de soi n’a jamais été aussi essentielle pour effectuer un choix professionnel. Celui-ci ne se fait pas à la légère, car un choix éclairé tient compte de qui la personne est réellement, de ses intérêts, valeurs et aptitudes, de ses forces et limites, de ses traits de personnalité, etc. Il est donc directement relié à l'identité de la personne. Or, l'identité est un concept global chez l'individu qui est défini à travers des pôles spécifiques de sa vie, dont celui du choix de carrière. Ainsi, d’un côté, l’exercice d’une profession contribue à définir son l'identité, mais d’un autre, c'est la connaissance de soi qui permet d'effectuer un choix professionnel éclairé.

« Dis-moi ce que tu crois, je te dirai qui tu es »

Plusieurs difficultés peuvent survenir lors du processus du choix professionnel. En orientation, il n'est pas rare que certaines personnes se sentent bloquées face à leur choix professionnel et ce, pour multiples raisons. Lorsqu'on explore avec elles ce qui les empêche d'avancer, parfois on se rend compte que leurs croyances (rationnelles et irrationnelles) face à elles-mêmes et à l’environnement y jouent un rôle important. Des croyances irrationnelles, telles que « je ne réussirai jamais ce que j’entreprends », « je dois être bon dans tout ce que je fais », renferment souvent la personne dans des comportements difficiles à modifier. Ces croyances sont souvent liées à des schémas. On peut définir les schémas comme étant un ensemble de croyances dont une personne dispose au sujet d’elle-même, de son environnement et des autres, qui sont profondément ancrées chez elle et qui l’amènent à adopter certains comportements et certaines façons de vivre. Ils sont une sorte de filtre à partir duquel l’individu interprète la réalité, car ils influencent ses pensées et ses actions ainsi que ses relations avec autrui. Ils sont donc directement liés à l'identité de la personne. Jeffrey Young, psychologue américain, a développé un modèle basé sur cette notion de schémas et a identifié 18 schémas, dont 12 sont présentés dans le livre Je réinvente ma vie de Young et Klosko, Klosko, paru en 1995. Sans les nommer tous, on verra, à l'aide d'exemples, comment ils peuvent avoir un impact sur le choix professionnel ou sur le fonctionnement et l’attitude au travail.

Caractéristiques des schémas

Les schémas prennent leur origine dans l'enfance, c'est-à-dire dans le milieu familial, auprès des personnes significatives pour l'individu. Ils se développent à partir d’expériences répétées vécues par une personne tôt dans sa vie et de besoins non comblés. Le tempérament de la personne ainsi que son environnement familial et social sont aussi des facteurs qui contribuent à leur formation. Young considère que les schémas sont de nature dysfonctionnelle. Ils ont leurs forces et leurs faiblesses, mais à long terme ils sont surtout insatisfaisants. En outre, ils sont difficiles à modifier. Cela peut s’expliquer par le fait que les schémas sont essentiels au sentiment d'identité. Ils ont donc tendance à se maintenir par la répétition des situations qui viennent confirmer les croyances qu’on a à propos de soi. Ainsi, ils contribuent à définir qui on est, servent à maintenir une vision cohérente de soi, une vérité à son sujet. Voilà pourquoi on s’accroche aux croyances irrationnelles qui y sont rattachées, même si cela entraîne de la souffrance. Malgré le fait que ces croyances parlent du passé de la personne, de sa réalité telle que vécue jadis, l’individu reste convaincu de leur véracité parce qu’elles contribuent à la définition de qui il est. Paradoxalement, le schéma aide à se sentir en sécurité en renvoyant une image de soi que la personne connaît. Infirmer les croyances rattachées aux schémas serait trop confrontant pour l’individu, alors il préfère s’y tenir même si c'est difficile à long terme. La répétition d’un schéma est aussi un moyen pour l’individu de régler les conflits de son enfance. Inconsciemment, il cherche à reproduire ces situations afin de résoudre le conflit en question. Selon ce modèle, on peut développer plusieurs schémas. Souvent, on a un schéma central (schéma primaire) auquel s’y rattachent d’autres schémas secondaires, qui viennent le compléter.

Schémas et choix professionnel

Pourquoi envisager le choix de carrière sous l’angle des schémas? D’abord, parce qu’ils constituent un cadre théorique qui apporte un certain éclairage, une meilleure connaissance de soi et de son identité, élément central dans tout choix professionnel. Ils aident à mieux comprendre comment les principales caractéristiques personnelles d’un individu sont en lien avec ses choix. En effet, les schémas favorisent le développement de certains intérêts, valeurs et aptitudes au cours de la vie d’une personne. Par exemple, les intérêts qu’un individu développe lui permettent de répondre à des besoins, dont certains n’ont peut-être pas été comblés plus tôt. Ce sont d’ailleurs des besoins non comblés, des manques qui sont à l’origine du développement des schémas. Les caractéristiques personnelles des individus sont empreintes de leurs schémas. Les connaître peut donc les aider à prendre conscience de leurs motivations à faire tel choix plutôt qu'un autre, de connaître l'impact de leur passé sur le choix professionnel, d'évaluer jusqu'à quel point celui-ci est teinté de leur vécu, de leurs croyances profondes.

La connaissance de ces schémas peut aussi aider à explorer et à comprendre les obstacles qui empêchent parfois les gens de prendre une décision ou leur permettre de faire la lumière sur certains pièges, certaines répétitions qui pourraient survenir dans leurs choix et cheminement professionnel. Le cas d’Andrée permet d’illustrer cela. Andrée a choisi de se diriger en service social afin d'aider les gens. Lorsqu'on se penche sur son vécu, on constate qu’elle a souffert de carence affective et possède ce schéma. Le schéma « carence affective » se traduit par la conviction qu’on est destiné à être seul toute sa vie et que ses besoins de compréhension, d'empathie et d'attention ne seront jamais comblés. Pour réparer ce manque, Andrée se dirige donc dans un domaine où le fait d'aider autrui deviendra pour elle une façon de réparer les blessures de son passé, de prendre soin d'elle. Jusque-là, tout va bien, mais le jour où Andrée se met à s'épuiser au travail en tentant d'aider les autres, parce qu'en fait elle tente de se sauver elle-même, son schéma est réactivé.

Parfois, les choix professionnels des gens peuvent les amener à vivre certaines difficultés en raison de leurs schémas. C’est le cas de Daniel qui a le schéma « sentiment d'échec », c'est-à-dire qu'il a la conviction profonde qu'il ne réussira jamais ce qu'il entreprendra et que sa vie est un échec. Il étudie en médecine, ayant un grand intérêt pour le domaine, mais dès la première année, il fait preuve de beaucoup de procrastination face à ses études, ce qui a un impact négatif sur ses résultats. Dans son cas, la procrastination lui permet de confirmer sa croyance selon laquelle il ne réussira jamais, puisque c’est ce que son comportement est en train de provoquer. De cette façon, il maintient son schéma. Jean, quant à lui, a le même schéma mais il le vit de manière différente. Avocat de profession, il réussit très bien dans son travail et ses collègues le reconnaissent comme l’un des meilleurs dans son champ de pratique. Pourtant, il lui arrive constamment de croire ne pas mériter ce qu’il entreprend, de se sentir comme un imposteur puisqu’il croit profondément qu’il ne réussira jamais. Il est convaincu que les autres le perçoivent plus compétent qu’il ne l’est vraiment et il se demande souvent pour qui il se prend. Ainsi, peu importe les réussites qu'il obtient, son sentiment d’échec est plus fort que les faits objectifs.

Malgré leur aspect dysfonctionnel, les schémas nous renseignent sur nos forces. Par exemple, une des caractéristiques du schéma « assujettissement » (aussi nommé sacrifice de soi) est le fait de se dévouer beaucoup face à autrui et d’accorder plus d’importance aux besoins des autres qu’à ses propres besoins. Une personne possédant ce schéma se sent souvent responsable du bien-être d'autrui et vit de la culpabilité si elle considère ses besoins avant ceux des autres. Son dévouement et sa générosité sont de grandes qualités, mais qui risquent d’être utilisées de façon inadéquate.

Connaître ses schémas permet aussi de mieux se connaître et de mieux se définir en tant que travailleurs potentiels. Les schémas ne sont pas toujours directement reliés au choix professionnel, mais peuvent se manifester dans l’attitude d’une personne au travail. En effet, le travail est un secteur sur lequel un schéma a un impact important. Par exemple, Julien a la profonde conviction qu’il est incapable de se débrouiller seul; il a le schéma « dépendance ». Dans son travail, il est porté à n'accepter que des postes où ses capacités sont sous-utilisées et il évite les situations lui demandant de faire preuve d’autonomie. D’un autre côté, Manon possède le schéma « sentiment d'exclusion ». Elle n’est pas portée à rechercher les promotions et ne fait pas preuve d'ambition professionnelle. Malgré les propositions qui lui ont été faites pour gérer toute une équipe de travail, ce pour quoi elle s’est montrée compétente, elle refuse de monter de position dans l’entreprise. Elle préfère travailler seule dans son coin, car elle se sent exclue des autres. En effet, les gens possédant ce schéma sont souvent attirés par des professions qui requièrent une interaction sociale minimale, ce qui vient confirmer leur sentiment d’exclusion.

De l’emprise sur ses schémas

Tout en semblant surtout négatifs et dysfonctionnels, les schémas apportent un éclairage nouveau sur qui on est, tout en mettant ses forces en évidence. Ils sont un pas vers une plus grande conscience de soi, ce qui constitue la première étape du changement. Malgré leur apparence quelque peu négative, il importe de se rappeler que c’est ce que l’on fait de ses schémas qui est le plus important, car on peut avoir de l’emprise sur eux. Ils sont sains dans le sens où ils poussent à résoudre ses conflits antérieurs en revivant les mêmes genres de situations. En prendre conscience permet de développer des stratégies et de les utiliser efficacement pour réaliser des choses positives pour soi. De plus, leur connaissance peut aider à choisir une profession qui tient compte de qui l’on est et de son sentiment d’identité.

Références

1. Cottraux, J. et Blackburn, I.M. (1995). Thérapies cognitives des troubles de la personnalité. Paris : éditions Masson.

2. Cottraux, J. (2001). La répétition des scénarios de vie. Demain est une autre histoire. Paris : éditions Odile Jacob.

3. Provencher, C. (2001). Présentation sur les schémas précoces d’inadaptation de Young dans le cadre d’un cours.

4. Young, J.E. et Klosko, J.S. (1995). Je réinvente ma vie. Montréal : éditions de l’Homme. Site Web Site de PsychoMédia, section sur les troubles de la personnalité, dont les auteurs sont Hélène Lebel et Richard Paquette, psychologues : http://www.psychomedia.qc.ca/sdos3men.htm

 

 

Volume 16, numéro 2 — Novembre 2003
Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada – ISSN 1705-0588